Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/308

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pillât point, et voilà un péché. Ou bien nous craignions que le loup n’enlevât un poulain ou un veau, ou qu’on ne nous volât ; et, une fois couchés, nous ne pouvions fermer l’œil : pourvu que les moutons n’écrasent pas les agneaux ! On se levait, on allait voir, la nuit. Une fois rassurés sur ce point, c’étaient d’autres inquiétudes : comment faire les provisions d’hiver pour le bétail ? ou pis encore. Nous n’étions pas toujours du même avis, mon vieux et moi ; lui disait ceci, moi je voulais cela ; nous nous querellions, et voilà un péché. Ainsi tombions-nous d’un souci dans l’autre, d’un péché dans l’autre. Et notre vie n’était pas heureuse.

— Et maintenant ?

— Maintenant, nous nous levons, mon vieux et moi, toujours de bon accord ; plus de discussions ni de tourments. Un seul souci : servir le maître. Nous travaillons selon nos forces, et avec plaisir, afin que les choses tournent à l’avantage du maître, et non à son préjudice. Nous arrivons, le koumiss est prêt, le repas servi. S’il fait froid, nous avons de la tourbe et une pelisse. Et nous pouvons causer entre nous à loisir, nous avons le temps de songer au salut de notre âme, de prier Dieu. Durant cinquante ans, nous avons cherché le bonheur, et nous ne l’avons trouvé qu’à présent.

Les hôtes se mirent à rire. Ilias leur dit :

— Ne riez pas, mes frères, ce n’est pas une plai-