Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/37

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


voyais nettement que devant moi il n y avait rien, sauf la mort. Et cependant on ne peut s’arrêter, ni revenir en arrière, ni fermer les yeux pour ne pas voir qu’on n’a rien devant soi, sauf les souffrances et la mort : l’anéantissement complet.

Il arriva que moi, homme bien portant et heureux, je sentis que je ne pouvais plus vivre. Une force invincible m’entraînait à me débarrasser d’une façon quelconque de la vie. Cependant on ne peut dire que je voulais me tuer. La force qui m’entraînait hors de la vie était plus puissante, plus complète, plus générale que mon désir. C’était une force semblable à mon ancienne aspiration à la vie, seulement en sens inverse. De toutes mes forces j’aspirais à me débarrasser de la vie. L’idée du suicide me devint aussi naturelle qu’autrefois l’idée du perfectionnement de la vie. Cette idée était si séduisante que je devais user de ruse envers moi-même pour ne pas la mettre à exécution trop hâtivement. Je ne voulais pas me hâter, uniquement parce que je voulais concentrer tous mes efforts à voir clair en moi. En cas d’insuccès, j’aurais toujours le temps de me tuer. Et voilà que moi, l’homme heureux, je me cachais à moi-même la corde, pour ne pas me pendre à la poutre, entre les armoires de ma chambre, où chaque soir je restais seul à me déshabiller ; je n’allais plus à la chasse avec mon fusil, pour ne point me laisser tenter par le moyen trop facile de me débarrasser de la vie.