Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/39

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m’eût créé, cette idée que quelqu’un s’était moqué de moi, méchamment, stupidement, en me produisant au monde, était la forme la plus ordinaire de la représentation de mon état.

Involontairement, je me figurais que là-bas, quelque part, il y avait quelqu’un qui se frottait les mains en voyant comment moi, qui avais vécu, trente, quarante années, en travaillant, me développant, me fortifiant de corps et d’esprit, arrivé maintenant à ce sommet de la vie duquel elle se découvre toute, je restais là comme un imbécile, comprenant clairement qu’il n’y a, qu’il n’y eut rien dans la vie, et qu’il n’y aura jamais rien. Et ce quelqu’un rit…

Mais que ce quelqu’un, qui se moque de moi, existe ou non, je ne m’en sens pas plus à l’aise.

Je ne pouvais donner aucun sens raisonnable à aucune action de ma vie. Je m’étonnais seulement de n’avoir pas pu le comprendre dès le commencement. Tout cela est depuis si longtemps connu de tout le monde. Aujourd’hui ou demain viendront les maladies, la mort (elles sont déjà venues), pour des personnes aimées, pour moi, et il ne restera rien, rien que la pourriture et les vers. Mes œuvres, quelles qu’elles soient, seront oubliées tôt ou tard, et moi, je ne serai plus. Alors de quoi s’inquiéter ? Comment l’homme peut-il ne pas voir cela, et vivre, voilà ce qui est étonnant ! On peut vivre seulement pendant qu’on est ivre de la vie, mais aussitôt