Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol19.djvu/41

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me dévorer, m’attend inévitablement. Je ne puis comprendre pourquoi je me suis soumis à cette torture, et j’essaie de sucer ce miel qui, autrefois, me consolait. Mais ce miel ne me réjouit plus, et les souris, la blanche et la noire, jour et nuit rongent la branche à laquelle je m’accroche. Je vois distinctement le dragon, et le miel ne me paraît plus doux. Je ne vois qu’une chose : le dragon inexorable et les souris, et ne puis détourner d’eux mon regard. Et ceci n’est pas un conte, mais la vérité, vraie, indiscutable, compréhensible pour tous.

L’ancienne duperie des jouissances de la vie, qui étouffait l’horreur de la vision du dragon, ne m’abuse déjà plus. On a beau me dire : « Tu ne peux pas comprendre le sens de la vie, ne réfléchis pas, laisse-toi vivre », je ne puis faire cela, je l’ai fait trop longtemps déjà. Maintenant je ne puis point ne pas voir le jour et la nuit qui courent et me mènent à la mort. Je ne vois que cela, parce que cela seul est la vérité. Tout le reste est mensonge.

Ces deux gouttes de miel qui, plus longtemps que tout le reste, détournaient mes yeux de la vérité cruelle — l’amour de la famille et des lettres, — que j’appelais art — ne me sont plus douces.

« La famille, me disais-je… La famille, — la femme, les enfants — mais ce sont aussi des êtres humains. Ils se trouvent dans les mêmes conditions