Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/127

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— Ah mon Dieu ! comme c’est ridicule de toujours pleurer. J’aimais tant votre mère, nous étions si amies… nous étions… et…

Elle trouva son mouchoir, se cacha le visage et continua de pleurer. De nouveau ma situation était fort gênante, et elle se prolongea assez longtemps. J’avais à la fois du dépit et de la pitié pour elle. Ses larmes me semblaient sincères, et je pensais qu’elle pleurait moins sur ma mère que sur elle-même, parce qu’elle n’était pas bien maintenant, et qu’autrefois c’était beaucoup mieux. Je ne sais comment la scène eût pris fin si le jeune Ivine n’était rentré, disant que le père la demandait. Elle se leva et s’apprêtait à sortir quand M. Ivine lui-même entra dans la chambre. C’était un homme petit, trapu, aux sourcils noirs touffus, à la tête tout à fait grise, rasée, et dont la bouche avait une expression très sévère et très ferme.

Je me levai et le saluai, mais M. Ivine, dont le frac vert portait trois étoiles, ne répondit pas à mon salut, me regarda à peine, si bien que subitement, je sentis que je n’étais pas un homme, mais un objet quelconque, indigne d’attention, une chaise ou une fenêtre, ou que, si j’étais un homme, je n’en différais pas plus, pour cela, de la chaise ou de la fenêtre.

— Et vous n’avez pas encore écrit à la comtesse, ma chère, dit-il à sa femme, en français, avec une expression indifférente, mais résolue du visage