Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/189

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nuya beaucoup ; son ennui provenait du mépris qu’il avait pour nous, et que, comme je l’ai dit, il n’essayait pas même de cacher. L’expression ordinaire de son visage semblait dire : « Oh ! comme je m’ennuie, il n’y a personne à qui parler ! » Il lui arrivait de partir dès le matin à la chasse avec son fusil, ou de rester dans sa chambre, sans s’habiller, jusqu’au dîner, et de lire un livre. Quand papa n’était pas à la maison, il lui arrivait même de venir à table avec son livre, et de continuer à le lire, sans parler à personne, et nous tous avions l’air de coupables, — coupables envers lui. Le soir aussi, il s’allongeait sur le divan du salon, dormait en s’appuyant sur la main, ou avec le visage le plus sérieux, racontait d’affreuses bêtises, parfois même assez inconvenantes et à propos desquelles Mimi se fâchait, devenait toute rouge, et nous, nous mourions de rire. Mais jamais avec personne de notre famille, sauf papa et très rarement moi, il ne daignait parler sérieusement. Moi, tout à fait involontairement, j’imitais mon frère dans ses rapports avec les fillettes, bien que je n’eusse pas peur comme lui des tendresses, et que mon mépris pour Katenka et Lubotchkane fût ni si ferme, ni si profond.

Parfois même, durant cet été, par ennui, j’essayai de me rapprocher de Lubotchka et de Katenka et de leur causer ; mais, chaque fois, je rencontrai en elles une telle incapacité de réflexion, de logique,