Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/207

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vif, colorant de plus en plus bas les troncs blancs des bouleaux qui, cachés l’un derrière l’autre, s’éloignaient dans le lointain de la forêt profonde. Et je jouissais de la conscience de la force fraîche, jeune de la vie que tout autour de moi exhalait la nature. Quand le ciel était chargé des nuages gris du matin et que je frissonnais après le bain, souvent je marchais par les champs et les bois, et avec plaisir, au travers de mes bottes, je me mouillais les jambes de la fraîche rosée.

Il m’arrivait alors de rêver vivement aux héros du dernier roman que j’avais lu, et tantôt je me voyais grand capitaine, tantôt ministre, tantôt athlète extraordinaire, tantôt homme passionné, et en tremblant je regardais sans cesse autour de moi dans l’espoir de l’apercevoir tout à coup dans un champ ou derrière un arbre. Quand, dans ces promenades, je rencontrais des paysans et des paysannes au travail, bien que le simple peuple n’existât pas pour moi, j’éprouvais toujours une confusion inconsciente, forte, et je tâchais qu’on ne me vît pas. Quand il faisait déjà chaud, mais que les dames ne sortaient pas encore pour le thé, j’allais souvent au potager ou au jardin et mangeais là les légumes et les fruits qui étaient mûrs, et c’était un de mes principaux plaisirs. J’allais souvent au verger, au milieu même des hauts et épais framboisiers ; sur la tête le soleil chaud, clair ; autour, le feuillage vert pâle, piquant,