Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol2.djvu/393

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la nature de mai, forte, pleine, mais tranquille. Il marchait seul, sans penser à rien, fatigué, accablé d’un excès de sentiments et ne pouvant les exprimer. Tantôt, avec tout le charme de l’inconnu, sa jeune imagination lui montrait l’image voluptueuse de la femme et il lui semblait que c’était là son désir inexprimé. Mais un autre sentiment plus élevé lui disait : Ce n’est pas cela, et lui faisait chercher autre chose. Tantôt son esprit inexpérimenté, ardent, s’emportant de plus en plus dans les sphères de l’abstraction, croyait découvrir les lois de l’existence, et avec une joie fière, il s’arrêtait à ces pensées. Mais de nouveau le sentiment supérieur lui disait : Ce n’est pas cela, et le forçait encore à chercher, à s’inquiéter. Sans pensées et sans désirs, comme il arrive toujours après l’activité forcée, il s’allongeait sur le dos, sous un arbre et se mettait à regarder les nuages transparents du matin qui couraient au-dessus de lui, dans le ciel profond, infini. Tout à coup, sans aucune cause, des larmes emplissaient ses yeux et Dieu sait comment lui venait la pensée nette qui emplissait toute son âme et à laquelle il s’attardait avec plaisir : la pensée que l’amour et le bien sont le bonheur et la vérité, et le seul bonheur et la seule vérité possibles en ce monde. Un sentiment supérieur ne lui disait plus : Ce n’est pas cela. Il se relevait et commençait à contrôler cette idée : « Oui, c’est cela, c’est cela ! » se disait-il avec enthousiasme