Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol26.djvu/103

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marque pas la différence entre un couteau émoussé et un couteau aiguisé. Un couteau, c’est toujours un couteau, et pour celui qui ne doit rien couper la différence entre un couteau émoussé et un couteau aiguisé est insensible. Pour celui qui a compris que toute sa vie dépend d’un couteau plus ou moins émoussé ou aiguisé, le moindre aiguisage est important ; et celui-là sait que cet aiguisage est sans limite et que le couteau n’est couteau que quand il est aiguisé, quand il coupe ce qu’il faut couper.

C’est ce qui m’arriva quand je commençai mon article, je croyais savoir tout, comprendre tout ce qui se rapporte aux questions qu’avaient provoquées en moi l’impression laissée par la maison de Liapine et le recensement, mais quand je voulus en avoir conscience et les exposer, il arriva que le couteau ne coupait pas, qu’il fallait l’aiguiser. Maintenant seulement, trois années après, je sens que mon couteau est aiguisé au point de pouvoir couper ce que je veux. J’ai appris très peu de neuf. Toutes mes pensées étaient toujours les mêmes, mais elles étaient plus émoussées, elles s’échappaient, ne se groupaient pas, elles manquaient de netteté. Tout ne se réduisait pas à une chose unique : à la conclusion simple et claire d’à présent.