Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/129

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châle et s’asseoir sur le banc. Et tout à coup, la conscience de sa solitude, un désir, un désespoir vague et une jalousie quelconque emplirent l’âme du jeune homme.

Les derniers feux étaient éteints dans les cabanes. Dans la stanitza, les derniers sons s’évanouissaient : les haies, le bétail dans les cours, les toits des maisons, les gracieux platanes, tout semblait dormir d’un sommeil sain, calme, réparateur. Seuls les cris perçants, ininterrompus des grenouilles, arrivaient de loin à l’oreille attentive. À l’Orient, les étoiles se faisaient plus rares et semblaient se fondre dans la lumière grandissante ; et juste au-dessus de la tête elles semblaient plus hautes et plus serrées. Le vieux, la tête appuyée dans la main, s’endormait. Le coq chanta dans la cour voisine. Olénine toujours songeur, marchait, marchait sans cesse. Les sons d’une romance que chantaient plusieurs voix arrivaient jusqu’à lui. Il s’approcha de la haie et écouta. Les voix fraîches des Cosaques s’unissaient en une chanson gaie, mais une voix forte et jeune les dominait toutes.

— Sais-tu qui chante ? — demanda le vieillard en s’éveillant. — C’est Loukachka le djiguite. Il a tué un Tchetchen et il se réjouit. Et de quoi se réjouit-il, le sot, le sot !

— Et à toi, t’est-il arrivé de tuer des hommes ? — demanda Olénine.

Le vieux, tout à coup, se souleva sur ses deux