Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/330

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que les baïonnettes brillaient comme de longues aiguilles, et que de temps en temps arrivaient jusqu’à notre oreille les sons des chants des soldats, le bruit du tambour et la voix d’un superbe ténor, le chef de chœur de la sixième compagnie, qui m’avait ravi maintes fois dans la forteresse. Le chemin s’allongeait au milieu d’un col large et profond, près du bord de la petite rivière qui, à cette heure, jouait, c’est-à-dire débordait. Des bandes de pigeons sauvages tourbillonnaient autour du chemin ; tantôt ils s’arrêtaient sur le bord pierreux, tantôt, après avoir tracé dans l’air de larges cercles, ils se perdaient à notre vue. On ne voyait pas encore le soleil, mais les sommets, du côté droit du col, commençaient à s’éclairer. Les pierres grises et blanches, les mousses jaune-verdâtre, les buissons de cornouillers et de néfliers couverts de rosée ressortaient avec une netteté extraordinaire sous la lumière transparente et rosée du levant. Par contre, l’autre côté et le fond du col, couverts encore d’un brouillard épais qui s’élevait en couches inégales semblables à de la fumée, étaient humides, sombres, et formaient un insaisissable mélange des couleurs lilas pâle, presque noir, vert sombre, blanc. Tout droit devant nous, sur l’azur foncé de l’horizon, on apercevait avec une netteté frappante, et jusque dans les moindres détails, les masses blanc mat, matinales, des montagnes couvertes de neige, avec leurs