Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/353

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que je restais sur place, que le mur noir qui était devant moi, marchait vers moi et qu’à l’instant j’allais m’y heurter. À l’un de ces moments, je fus particulièrement frappé de ce houloulement ininterrompu dont je ne pouvais m’expliquer la cause : c’était le bruit de l’eau. Nous entrions dans une gorge profonde et nous approchions d’un cours d’eau de la montagne alors en plein débordement [1].

Le bruit croissait, l’herbe humide devenait plus épaisse et plus haute, les buissons plus fréquents et l’horizon se rétrécissait de plus en plus. Rarement, sur le fond sombre des montagnes s’enflammaient en divers endroits des feux clairs qui disparaissaient aussitôt.

— Dites-moi, s’il vous plaît, quels sont ces feux ? — demandai-je tout bas au Tatar qui était près de moi.

— Ne le sais-tu pas ! — répondit-il.

— Non.

— Ce sont les montagnards qui ont attaché de la paille au poteau et qui balancent le feu.

— Pourquoi donc ?

— Pour que chacun sache que le Russe est venu. Maintenant, dans les aoul — ajouta-t-il en ricanant — il se passe beaucoup de tomacha [2]. On cache dans les ravins tous les biens.

  1. Au Caucase le débordement des cours d’eau a lieu en juillet. (Note de l’Auteur.)
  2. Signifie, beaucoup de soucis en ce langage particulier adopté par les Russes et les Tatars pour converser entre eux. Dans ce langage étrange il y a beaucoup de mots dont on ne trouve les racines ni dans la langue russe, ni dans la langue tatare. (Note de l’Auteur.)