Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol3.djvu/439

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brume humide tombait du ciel sombre. Près de nous s’entendaient le ronflement régulier et le pétillement des branches dans le feu, les conversations et de temps en temps le cliquetis des armes de l’infanterie. Partout, les bûchers allumés éclairaient, dans un petit cercle les entourant, les ombres noires des soldats. Près des bûchers les plus proches, sur les endroits éclairés, je distinguais les figures des soldats nus, qui sur la flamme même agitaient leurs chemises.

Beaucoup d’hommes qui ne dormaient pas encore se remuaient et causaient sur un espace de quinze sagènes carrées. Mais la nuit sombre, silencieuse, mettait un cachet particulier, mystérieux sur tout ce mouvement. Il semblait que chacun, conscient de ce silence sombre, eût peur de violer son harmonie tranquille.

Quand je commençai à parler, je sentis que ma voix avait un autre timbre, je lus la même impression sur les visages des soldats assis autour du du feu. Je crus qu’avant mon arrivée ils parlaient du camarade blessé, mais il n’en était rien. Tchikine narrait la réception des objets à Tiflis et parlait des écoliers de là-bas. J’ai remarqué partout et toujours, surtout au Caucase, ce tact particulier de nos soldats de se taire pendant le danger et d’éviter tout ce qui pourrait avoir une fâcheuse influence sur l’esprit des camarades.

L’esprit du soldat russe n’est pas basé comme