Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/165

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tionalités, de professions et de caractères des plus divers ; grâce à la spontanéité française, nous allions à table d’hôte comme à un amusement.

Là, tout de suite, d’un bout de la table à l’autre, la conversation, émaillée de plaisanteries et de calembours, bien que parfois en une langue très mauvaise, devenait générale. Là-bas, chacun, sans souci de ce qui en sortirait, disait ce qui lui venait en tête. Là-bas nous avions notre philosophe, notre raisonneur, notre bel esprit, notre plastron. Tout était général. Là-bas, aussitôt après le diner, nous repoussions la table et nous nous mettions à danser la polka jusqu’au soir sur le tapis poussiéreux. Là-bas, nous étions bien un peu coquets sans trop d’esprit, ni trop d’honnêteté, mais nous étions des hommes.

Et la comtesse espagnole, avec ses aventures romanesques ; et l’abbé italien qui déclamait après le dîner la Divine Comédie ; et le docteur américain qui avait son entrée aux Tuileries ; et le jeune dramaturge aux cheveux longs, et le pianiste, qui de ses propres paroles, avait composé la meilleure polka existante ; et la malheureuse belle veuve avec trois bagues à chaque doigt : tous, bien que superficiellement, mais humainement, amicalement, nous avions les uns envers les autres, et emportions les uns des autres, pour certains, des souvenirs fuyants, pour d’autres, un souvenir sincère, cordial.