Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/176

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leurs visages exprimaient tant d’indifférence à toute vie étrangère et tant d’assurance que le portier s’écarterait devant eux et les saluerait, et qu’en rentrant ils trouveraient un lit propre et une chambre tranquille, et que tout cela devait être ainsi, qu’ils en avaient le droit, que malgré moi, soudain, je leur comparai le chanteur ambulant qui fatigué, affamé peut-être, s’enfuyait maintenant avec le mépris de la foule, et je compris alors ce qui pesait sur mon cœur comme une pierre, et je ressentis une colère indicible contre ces gens. Deux fois je passai et repassai devant l’Anglais avec le désir inavoué de ne pas m’effacer devant lui et de le coudoyer et, descendant le perron dans l’obscurité, je courus vers la ville, dans la direction où avait disparu le chanteur.

Abordant trois personnes qui marchaient ensemble je leur demandai où était le chanteur. En riant ils me le désignèrent devant. Il allait seul, à pas rapides, personne ne s’approchait de lui.

À ce qu’il me semblait, irrité, il marmonnait toujours quelque chose. Je le rejoignis et lui proposai d’aller boire avec lui une bouteille de vin. Il marchait toujours aussi vite, en m’entendant il se retourna vers moi. Comprenant de quoi il s’agissait, il s’arrêta :

— Bah ! ce n’est pas de refus puisque vous êtes si bon…, — dit-il. — Voilà… tout près il y a un petit