Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/199

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Et cette seule voix impeccable, bénie, couvre le développement bruyant, hâtif de la civilisation. Qui est plus humain ou plus barbare, de ce lord qui, en apercevant l’habit usé du chanteur, s’enfuit furieux de la table, et ne lui a pas donné, pour son travail, la millionnième partie de sa fortune et maintenant, après avoir bien mangé, assis dans une belle chambre claire, juge tranquillement les affaires de la Chine, et justifie les meurtres commis là-bas, ou de ce petit chanteur, qui en risquant la prison avec vingt sous dans sa poche, pendant vingt ans, ne faisant de mal à personne, erre dans la montagne et la vallée en consolant les hommes par son chant, qu’on a offensé, presque chassé aujourd’hui, et qui, fatigué, affamé, honteux, s’en est allé dormir quelque part sur la paille pourrie ?


À ce moment dans le calme de mort, nocturne de la ville, loin, loin, j’entendis la guitare du petit homme et sa voix. Non, me dis-je spontanément, tu n’as pas le droit de le plaindre et de t’indigner contre le bien-être du lord ; qui a pesé le bonheur intérieur caché dans l’âme de chacun de ces hommes ? Voilà, maintenant il est assis quelque part, sur un seuil fangeux, il regarde le brillant clair de lune, et chante joyeux dans la nuit calme, parfumée. Dans son âme il n’y a ni regrets, ni colère, ni remords. Et qui sait ce qui se passe maintenant dans l’âme de tous ces hommes derrière ces