Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/210

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pas mal. Mais il ne me laissa pas jouer le scherzo.

— « Non, vous ne le jouerez pas bien, — dit-il en s’approchant de moi. — Laissez cela, la première partie n’est pas mal. Je crois que vous comprenez la musique. »

Cette louange médiocre me fît tant de plaisir que j’en rougis. Il était si nouveau et si agréable pour moi que lui, l’ami et l’égal de mon père, causât avec moi en tête-à-tête, sérieusement, et non plus comme à une enfant… Katia monta faire coucher Sonia et nous restâmes seuls au salon.

Il me parla de mon père : comment il était lié avec lui, combien, jadis, il vivait gaîment quand j’en étais encore aux livres et aux joujoux, et dans ses récits, mon père se présentait à moi, pour la première fois, comme un homme simple et charmant que je n’avais pas soupçonné jusqu’alors. Il m’interrogea aussi sur mes goûts, sur mes lectures, sur mes intentions et me donna des conseils. Maintenant il était pour moi non le plaisant et l’amuseur qui me taquinait, me faisait des jouets, mais un homme sérieux, simple, aimant, pour qui je sentais un respect involontaire et de la sympathie.

Je me sentais à l’aise, gaie, et en même temps, en causant avec lui, je m’observais malgré moi.

Je craignais pour chacune de mes paroles. Je voulais tant mériter cette affection qui m’était acquise par cela seul que j’étais la fille de mon père.