Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/222

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l’accompagnâmes jusqu’au perron et restâmes dans la cour, regardant la route où il disparaissait. Quand le piétinement de son cheval se perdit, je retournai sur la terrasse, et de nouveau me mis à regarder dans le jardin et dans le brouillard de la rosée, où s’entendaient les sons de la nuit. Longtemps encore je vis et entendis tout ce que je désirais voir et entendre.

Il revint une deuxième, une troisième fois et la gêne, causée par la conversation étrange qui avait eu lieu entre nous, avait tout à fait disparu et ne se reproduisait plus. Durant tout l’été il vint chez nous deux ou trois fois par semaine. Je m’habituais tellement à lui que s’il restait plus longtemps sans venir, il me semblait ennuyeux de vivre seule, je me fâchais contre lui et trouvais qu’il agissait mal en me délaissant. Il était avec moi comme avec un camarade jeune, préféré. Il m’interrogeait, m’excitait à la franchise la plus intime, me donnait des conseils, m’encourageait, parfois me grondait et m’arrêtait. Mais malgré tout le soin qu’il prenait de rester mon égal, je sentais que derrière ce que je comprenais, il restait encore en lui un monde entier, étranger, où il ne croyait pas nécessaire de me laisser pénétrer, et cela, plus que tout, fortifiait mon respect et m’attirait vers lui. Je savais de Katia et de quelques voisins qu’outre les soins donnés à sa vieille mère, avec qui il vivait, outre son domaine et notre tutelle, il avait des occupations