Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/329

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Pétersbourg, tout à coup se présentait sous un nouveau jour et, comme un remords, troublait ma conscience.

Pour la première fois je me rappelais vivement les premiers temps à la campagne, nos plans ; pour la première fois cette question : « Quelles étaient ses joies pendant tout ce temps ? » me venait en tête, et je me sentais coupable envers lui. « Mais, pourquoi ne m’a-t-il pas arrêtée ? pourquoi a-t-il feint, pourquoi a-t-il évité des explications, pourquoi m’a-t-il blessée ? » me demandais-je. « Pourquoi n’a-t-il pas usé sur moi du pouvoir de son amour ? Est-ce qu’il ne m’aime pas ? » Mais malgré toute sa culpabilité, le baiser d’un homme étranger était là, sur ma joue, et je le sentais. Plus j’approchais d’Heidelberg, plus vivement je m’imaginais mon mari, et plus j’étais effrayée de notre future rencontre. « Je lui dirai tout, tout, je rachèterai tout par mes larmes de repentir et il me pardonnera » pensais-je. Mais je ne savais pas moi-même quel « tout » j’avais à lui dire, et je n’espérais point son pardon.

Mais dès que j’entrai dans la chambre de mon mari et aperçus son visage calme, bien qu’un peu surpris, je sentis que je n’avais rien à lui dire, rien à lui avouer, rien à me faire pardonner. La douleur inavouée, le repentir devaient rester en moi.

— Comment as-tu inventé cela ? — dit-il. — Moi qui voulais aller te retrouver demain.