Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol5.djvu/340

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à s’interpeller, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Tout s’éclairait devant nous.

— C’est beau ! — prononça-t-il en s’asseyant sur la rampe et passant sa main sur mes cheveux mouillés.

Cette caresse simple agit sur moi comme un reproche ; je voulais pleurer.

— Et que faut-il encore à l’homme ? — dit-il. — Je suis maintenant si content, qu’il ne me faut rien, je suis tout à fait heureux !

« Ce n’est pas ainsi que tu me parlais du bonheur, autrefois, — pensai-je. — Si grand qu’il fût, tu disais que tu voulais encore et encore autre chose, et maintenant tu es tranquille et heureux, quand, dans mon âme il y a le repentir inexprimé et des larmes non versées. »

— Et moi aussi je me sens bien, — dis-je, — mais je suis triste précisément parce que tout est si beau devant moi. En moi tout est si vague, si vide,… j’ai le désir de quelque chose,… et ici tout est beau et tranquille. Est-ce que chez toi aussi, au plaisir de la jouissance de la nature ne se mêle pas quelque regret, le désir de quelque chose qui n’est plus ?

Il retira sa main de ma tête et se tut un moment.

— Oui, avant, ça m’est arrivé aussi, surtout le printemps, — dit-il comme en se souvenant. — Moi aussi j’ai passé des nuits à désirer et à