Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol7.djvu/68

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


morne en temps ordinaire, plus énergique il paraissait en ce moment d’énervement presque maladif.

— Tu ne comprends pas pourquoi je dis cela, — continua-t-il, — et pourtant c’est l’histoire entière de la vie. Tu dis « Bonaparte et sa carrière » — bien que Pierre n’eût pas parlé de Bonaparte. — Tu dis Bonaparte, mais quand Bonaparte travaillait, quand il marchait pas à pas vers son but, il était libre, il n’avait rien outre son but, et il l’a atteint. Mais si tu te lies à une femme, alors, comme un forçat enchaîné, tu perds toute liberté. Et tout ce qu’il y a en toi d’espérance et de forces se déprime, et le regret te déchire. Les salons, les potins, les bals, les ambitions, les nullités, voilà le cercle vicieux duquel je ne puis sortir. Je pars maintenant à la guerre, à la plus grande guerre qui fut jamais, et je ne sais rien. Je ne suis bon à rien. Je suis très aimable et très caustique, — continua le prince André, — et chez Anna Pavlovna on m’écoute. Et cette société bête, sans laquelle ma femme ne peut vivre, et ces femmes… Si tu pouvais seulement savoir ce que sont toutes les femmes distinguées, et en général les femmes ! Mon père a raison : l’égoïsme, l’ambition, la stupidité, la nullité en tout, voilà les femmes quand elles se montrent telles qu’elles sont. On les voit dans le monde, il semble qu’il y a quelque chose et pourtant il n’y a rien, rien, rien ! Oui, mon ami, ne te marie pas, ne te marie pas ! — conclut le prince André.