Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol8.djvu/213

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dans le grand arrosoir et tâtait le poisson argenté, tremblant ; sur cette même digue, où, pendant tant d’années, passaient et repassaient pacifiquement, sur des chariots pleins de blé, attelés de deux chevaux, des Moraves en bonnets à poils et vestons bleus, et où ils se retournaient en partant tout enfarinés dans leurs chariots blancs ; sur cette même digue, maintenant, parmi les fourgons et les canons, sous les chevaux et parmi les roues, se pressaient des hommes affolés par la peur de la mort ; ils se bousculaient l’un l’autre, mouraient, enjambaient les mourants, s’entretuaient, s’arrêtaient pour être tués de la même façon après avoir fait quelques pas.

Toutes les dix secondes, au milieu de cette foule épaisse, tombait un boulet ou éclatait une grenade, en tuant et couvrant de sang ceux qui se trouvaient là : Dolokhov, blessé au bras, à pied, avec une dizaine d’hommes de sa compagnie (il était déjà officier) et le commandant de son régiment, à cheval, étaient les seuls survivants de tout le régiment. Entraînés par la foule, ils se pressaient à l’entrée de la digue, et, serrés de tous côtés, ils s’arrêtèrent, car devant eux, un cheval était tombé sous le canon et la foule le tirait de là.

Un boulet tua quelqu’un derrière eux, un autre tomba devant et couvrit de sang Dolokhov. La foule se rua en avant, se serra, fit quelques pas et s’arrêta de nouveau.