Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol9.djvu/25

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Après ce voyage, le prince André commença à s’ennuyer à la campagne. Ses occupations d’autrefois ne l’intéressaient plus. Souvent, seul dans son cabinet de travail, il se levait, s’approchait de la glace, examinait longuement son visage ; ensuite il se détournait, regardait le portrait de feu Lise, qui, dans son cadre doré, avec ses boucles peignées à la grecque, le fixait avec tendresse et douceur. Elle ne disait plus à son mari les mots anciens, terribles ; elle le regardait gaiement, avec curiosité. Et le prince André, les mains croisées derrière le dos, marchait longtemps dans la chambre, tantôt fronçant les sourcils, tantôt souriant, tantôt réfléchissant. Sa pensée vagabonde, inexprimée, mystérieuse comme le crime, allait du souvenir de Pierre à l’image de la gloire, à la jeune fille, à la fenêtre, au chêne, à la beauté féminine, à l’amour, et changeait toute sa vie.

Quand quelqu’un entrait chez lui au moment de ces réflexions, il était particulièrement froid, sévère, résolu, particulièrement désagréable et logique.

— Mon cher, — disait parfois la princesse Marie, quand elle venait sur ces entrefaites, — Nicolas ne peut se promener aujourd’hui ; il fait très froid.

— S’il faisait chaud, — répondait le prince André, d’un ton excessivement sec, — il irait se promener vêtu d’une chemise. Puisqu’il fait froid il