Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol1.djvu/282

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habit est-il boueux ? » me demanda-t-il quand je fus assis près de lui. « Je suis un pauvre homme, — dis-je, — et je vais me louer dans n’importe quelle fabrique, et mon habit est couvert de boue parce que je suis tombé en route. » — « Vous ne me dites pas la vérité, jeune homme, la route est sèche, de ce temps-ci». — Je me tus. — « Dites-moi toute la vérité, » — fit le brave homme ; — « qui êtes-vous et où allez-vous ? votre figure me plaît et si vous êtes un honnête garcon, je vous aiderai. »

» Et je lui racontai tout. Il dit : « Bon jeune homme, venez à ma fabrique de cordes, je vous donnerai du travail, des vêtements, de l’argent, et vous vivrez chez moi. »

» Je dis « bon ».

» Nous arrivâmes à la fabrique de cordes et le brave homme dit à sa femme : « Voilà un jeune homme qui a combattu pour sa patrie ; fait prisonnier, il s’est enfui : il n’a ni gîte, ni habit, ni pain, il vivra chez nous. Donne-lui un habit propre et sers-lui à manger. »

» Je vécus à la corderie une année et demie, et mon patron m’aimait tant qu’il ne voulait pas me laisser partir. Il était si bon pour moi. J’étais alors un bel homme, j’étais jeune, de haute taille, yeux bleus, nez romain… et madame L*** (je ne puis dire son nom, la femme de mon patron) était jeune et jolie. Et elle m’aimait.