Page:Tolstoï - Carnet du Soldat, trad. Bienstock.djvu/10

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en te conformant à tout ce qu’on t’a prescrit. Et l’idée ne t’est pas venue de te demander : Ce que je fais, est-ce bien ou mal ?

Mais, voilà que ta compagnie ou ton escadron, reçoit l’ordre de se mettre en marche et de prendre les cartouches de campagne. Tu pars, en chemin de fer ou à pied, sans chercher à savoir où l’on t’envoie.

On t’amène dans un village ou dans une fabrique et de loin, tu vois fourmiller, sur la place, la population du village ou de la fabrique : des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards. Le gouverneur de la province, le procureur avec la police s’approchent de la foule et disent quelque chose. D’abord la foule se tait, puis elle commence à crier de plus en plus fort, et les autorités s’éloignent. Et tu devines que ce sont des paysans ou des ouvriers de fabrique qui se révoltent et qu’on t’a amené là pour les réduire.

Les chefs, plusieurs fois, s’approchent et s’éloignent de la foule, mais les cris deviennent de plus en plus forts, les chefs parlent entre eux et l’on te donne l’ordre de charger le fusil avec les cartouches de guerre. Tu vois devant toi des gens semblables à ceux parmi lesquels tu es recruté, des hommes en armiaks, en pelisses courtes, en laptis[1], et des femmes, en camisoles, en mouchoirs, pareilles à ta femme ou à ta mère.

On t’ordonne de tirer un premier coup au-dessus de la foule, mais la foule ne se disperse pas et crie encore plus haut ; alors on t’ordonne de tirer

  1. Chaussures faites d’écorce tressée.