Page:Tolstoï - Carnet du Soldat, trad. Bienstock.djvu/13

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grossièrement, quand ils te disent que les chefs et non toi seront responsables de tes actes. Ta conscience peut-elle n’être pas en toi ? Peut-elle être chez le porte-enseigne, le sous-officier, le capitaine, le colonel, ou chez n’importe qui ? Personne ne peut décider pour toi ce que tu peux et dois faire, et ce que tu ne peux pas et ne dois pas faire. Et l’homme est toujours responsable de ce qu’il fait. Le péché de l’adultère n’est-il pas beaucoup de fois moins grave que le meurtre, est-il possible qu’un homme dise à un autre : « Commets l’adultère, je prends sur moi ton péché parce que je suis ton chef. »

La Bible raconte qu’Adam pécha contre Dieu et lui dit que sa femme lui avait ordonné de manger la pomme. La femme déclara avoir été séduite par le diable. Dieu ne justifia ni Adam, ni Ève et leur déclara qu’Adam serait puni pour avoir écouté sa femme, et que la femme serait punie pour avoir obéi au serpent. Et il ne les justifia pas, mais il les punit. Dieu ne te dira-t-il pas la même chose quand tu tueras un homme et diras ensuite que c’est le capitaine qui te l’a ordonné ?

On voit la tromperie par cela même que dans le règlement, où il est dit que le soldat doit exécuter tous les ordres des chefs, ces paroles ont été ajoutées : « Sauf les ordres qui sont au détriment du tzar. »

Si avant d’exécuter les ordres de son chef, le soldat doit décider si cet ordre n’est pas contre le tzar, alors, comment donc, avant d’exécuter l’ordre des chefs, ne doit-il pas se demander si ce que lui ordonne son chef n’est pas contraire au tzar suprême, Dieu ? Et il n’y a pas d’œuvre plus contraire