Page:Tolstoï - Carnet du Soldat, trad. Bienstock.djvu/24

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Rien ne montre plus clairement que ce manuel le degré effrayant d’ignorance, de docilité servile et d’abrutissement qu’ont atteint, de notre temps, les hommes russes. Depuis qu’a été fait ce terrible sacrilège, depuis qu’il est affiché dans toutes les casernes — et cela date de loin — pas un seul chef, pas un seul prêtre, (et les prêtres devraient, semble-t-il, être frappés de la déformation du sens des textes évangéliques), n’a exprimé de blâme pour cet écrit écœurant, et il continue d’être publié par millions d’exemplaires, d’être lu par des millions de soldats, qui considèrent ce manuel horrible comme le guide de leurs actes.

Ce manuel me révoltait depuis déjà longtemps, et maintenant, craignant d’en être empêché par la mort, j’ai écrit un appel aux soldats, dans lequel je tâche de leur rappeler qu’ils ont envers Dieu, comme hommes et comme chrétiens, des devoirs tout autres que ceux qui sont exprimés dans ce manuel. Je pense que cet appel est non seulement nécessaire « aux soldats » mais encore plus au corps des officiers (j’entends, sous ce nom, tous les chefs militaires, du sous-lieutenant au général) qui entrent au service militaire ou y restent, non par force, comme les soldats, mais par leur propre volonté. Il me semble que ce rappel est surtout nécessaire actuellement.

C’était bien, cent ou cinquante ans avant, — quand la guerre était considérée comme une condition nécessaire de la vie des peuples, quand les hommes contre qui l’on faisait la guerre étaient considérés comme des barbares infidèles ou des scélérats, et quand les soldats ne songeaient pas même