Page:Tolstoï - Carnet du Soldat, trad. Bienstock.djvu/27

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constant des troupes n’est plus la défense imaginaire contre des infidèles et en général contre les ennemis extérieurs, ni contre des scélérats devenus des ennemis intérieurs ; cet emploi, c’est de tuer des frères sans armes qui ne sont point des scélérats, mais des gens paisibles et laborieux qui demandent qu’on ne leur enlève pas ce qu’ils gagnent. Ainsi maintenant que le but principal de l’armée est de retenir, par les menaces de meurtre et par le meurtre, les hommes asservis dans les conditions injustes où ils se trouvent, le service militaire non seulement n’est plus une profession manquant de noblesse, mais une lâcheté.

C’est pourquoi il est nécessaire que les officiers actuellement au service réfléchissent à quoi ils servent et se demandent si ce qu’ils font est bien ou mal.

Je sais qu’il y a beaucoup d’officiers, surtout dans les grades supérieurs, qui par des raisonnements sur l’orthodoxie, l’autocratie, la sécurité de l’État, la nécessité inévitable de la guerre, la nécessité de maintenir l’ordre, l’insolvabilité des délires socialistes, etc., tâchent de se prouver à eux-mêmes que leur activité est raisonnable, utile et n’a rien d’immoral. Mais au fond de leur âme ils ne croient pas eux-mêmes à ce qu’ils disent et plus ils sont intelligents, et plus ils avancent en âge, moins ils y croient.

Je me rappelle combien je fus joyeusement surpris par mon ami et collègue, un homme très ambitieux, qui consacra toute sa vie au service militaire et atteignit les plus hautes distinctions (général aide de camp et général d’artillerie), quand il