Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/282

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et c’est en souriant qu’il le fit s’asseoir dans le bureau, comme si, par son sourire, il voulait exprimer quelque chose de particulier.

Le cocher qui avait amené Nekhludov repartit, après avoir reçu son pourboire. Un grand silence se répandit autour de la maison. Rapidement passa devant la fenêtre, en courant, une jeune fille aux pieds nus, vêtue d’une chemise brodée ; et derrière elle passa, courant aussi, un paysan chaussé de grosses bottes.

Nekhludov s’assit près de la fenêtre. Le souffle frais du printemps, soulevant ses cheveux sur son front en sueur, lui apportait une bonne odeur de terre nouvellement remuée. De la rivière venait à lui, mêlé aux fracas de l’eau dans l’écluse, le bruit régulier des battoirs frappant le linge. Et Nekhludov se rappelait comment, autrefois, quand il n’était encore qu’un jeune garçon innocent et naïf, il aimait à entendre ce bruit de battoirs sur le linge mouillé, et ce fracas de l’écluse, et comment le souffle printanier venait soulever ses cheveux sur son front ; et non seulement il revoyait en pensée le jeune garçon qu’il avait été, mais il se sentait redevenir ce jeune garçon, avec toute la fraîcheur, toute la pureté, tout le généreux enthousiasme de ses dix-huit ans ; et en même temps, comme cela arrive dans les rêves, il savait que c’était une illusion, il sentait que ce jeune garçon n’existait plus, et une profonde tristesse lui montait au cœur.

— À quelle heure ordonnez-vous qu’on vous serve le dîner ? — demanda l’économe avec un sourire.

— Quand vous voudrez ! Je n’ai pas faim. Je vais maintenant aller faire un tour au village.

— Ne voudriez-vous pas entrer d’abord chez moi ? Tout y est en ordre. Vous m’excuserez, n’est-ce pas, si à l’extérieur…

— Plus tard, pas maintenant. Mais dites-moi, savez-vous s’il y a ici une femme du nom de Matrena Charina ?

C’était le nom de la tante de Katucha, chez qui celle-ci avait accouché.

— La Charina ? Mais oui, elle est ici, dans le village.