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TROISIÈME PARTIE

C’étaient deux vieux, recrus de fatigue : l’homme courbé entre les brancards, la femme sous une corde qui lui creusait l’épaule. À voir un matelas roulé entre les pieds d’une table, deux chaises, une caisse de pendule et de gros paquets noués d’un drap de lit, on reconnut des fugitifs.

Le médecin, arrêtant sa voiture au débord de la route, se pencha vers les pauvres nomades :

— Eh bien ! bonnes gens, où allez-vous ainsi ?

Ne sachant que répondre, les vieux se regardèrent. Après s’être passé le dos de la main sur le front, l’homme eut un geste vague :

— Par là, fit-il, montrant l’horizon.

— Mais où, par là ?… Vous tomberez au milieu des Allemands. C’est de ce côté qu’ils viennent !

— Ah !

Et, de nouveau, les vieux se regardèrent. — Alors, par où qu’il faut aller ? demanda la femme.

— Par là, que diable !

Sylvain pointa son fouet vers la tour des halles d’Ypres, effilée comme un trait d estompe sur le fond gris du ciel.

Sans répondre, les vieux tournèrent leur charrette, et le médecin fouetta Cocotte, les dents serrées, les yeux pleins d’eau, tandis que Philippe se détournait, silencieux et pensif.

Depuis la victoire de la Marne, on se croyait sauvé. Mais le siège d’Anvers, l’incursion des uhlans, les récits des blessés belges, qui venaient s’échouer à