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D’UN SEIGNEUR RUSSE. 247.

il est lourd, gauche, bruyant ;·ses joues se teignent d’un rouge de brique, ses yeux prennent une couleur isabelle, et le voilà à proclamer ses capacités, ses talents, ses mérites, ses progrès, ses succès.... Ce qu’il y a de bien constaté dans tout cela, c’est que sa capacité paraît se hausser jusqu’au petit portrait à l’huile à peu près ressemblant, à peu près présentable. Qu’il entreprenne vingt fois davantage, qu’il travaille vingt fois plus, il ne faut pas le désirer ; le dégât de toile et de couleurs est déjà bien assez grand comme cela. Sou ignorance est tout ce qu’il y a de plus complet ; il n’a rien lu et ne soupçonne point qu’un artiste ait besoin de rien lire ; en effet, nature, liberté, poésie, voilà son élément. Eh ! ne sait-il pas soulever, livrer aux vents les anneaux et les spirales de sa belle chevelure ? n’a-t-il pas des fantaisies de chant à étonner le rossignol ? n’aspire-t-il pas le tabac de Joukof’de façon à pouvoir l’exhaler ensuite en fumée une heure durant, comme les volcans avant l’éruption ? L’audace russe est bonne de soi, mais elle ne va pas la l’air de visage de tout le monde, et les aventuriers du second plan, les comparses de la bravache rie sont-des figures sur lesquelles l’œil n’aime pas à s’arrêter. Ie serai bref. ·,

André Ivanovitch fit bonne vie chez sa tante ; le pain tout gagné lui paraissait d’assez bon goût. Les amis de Tatiane Borissovna, au contraire, avaient peu de goût pour le fantasque jeune homme. Le braque se mettait au clavecin (un clavecin avait été démontré indispensable), il se mettait à chercher d’un seul doigt l’air : Fougueux troige, mes amours ; il prenait les accords, frappait à tout rompre, puis, abandonnant le premier air, il se lançait de la bouche, de la tête, des bras et des pieds dans les romances de Varlamof : Un tremble solitaire, ou bien : Non, docteur, non, ne venez pas me dire. Et il y en avait pour des heures entières, et ses yeux devenaient tout huileux, ses joues devenaient glabres comme la peau du tambour. Le pis, c’est quand il entonnait d’un coup de foudre : Laissez-moi, passions dévo-I. Fabricant de tabac, gros millionnaire, qu’en 1818 quelques rêveurs, âînàëonsulter le brave homme assurément, avaient le projet de faire c ur.