Page:Valéry - L’Idée fixe.djvu/7

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J’avais beau essayer de reprendre l’égalité de mon âme, et de réduire enfin des idées à l’état de pures idées, ce n’était qu’un instant d’effort suivi de peines plus profondes. Vainement j’observais que ni le chagrin, ni la colère, ni ce poids énorme sur La poitrine, ni ce cœur empoigné, n'étaient des conséquences nécessaires de quelques images : Un autre, me disais-je, qui les verrait en moi, n’en serait point ému… Dans trois ans, me disais-je encore, ces mêmes fantômes n’auront plus de force… Et je trouvais en moi le désir insensé de faire par l’esprit en quelques instants ce que trois ans de vie eussent peut-être fait. Mais comment produire du temps ?

Et comment détruire l’absurde, — que nous choyons et cultivons quand il nous est délicieux ?

Je ne sais ce qui me gardait des grands remèdes… Je me bornai aux moindres : le travail et le mouvement. Je me traitai l’intellect et le corps en tyran, avec violence et inconstance. Je leur donnai des exercices difficiles : c’était faire en petit ce que fait l’humanité par ses recherches et ses spéculations : elle approfondit pour ne pas voir. Mais je me lassais promptement de mes problèmes volontaires. Leur objet indirect ruinait tout à coup leur objet direct. Je ne parvenais point à tromper mon appétit de chagrins et d’angoisse : la substitution ne se faisait pas.

Je me mis à errer presque tout le jour, à battre la ville et le port. Mais la marche simple et plane ne fait qu’exciter ce qui songe :il la presse, il la ralentit : il n’en est point gêné. La loi des pas égaux se plie à tous les délires, et porte également nos démons et nos dieux. Jadis, j’avais connu le mouvement de l’invention heureuse et le transport d’un corps vivement mené par ce qui chante et s’enfante divinement. Je fuyais à présent devant mes pensées. Je portais ça et là de quoi mourir de dépit, de fureur, de tendresse et d’impuissance. Mes mains rêvaient ; prenaient, tordaient ;