Page:Valéry - La Soirée avec M. Teste, 1919.djvu/29

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pre, les grands pieds. Des lointains de la salle, ses yeux vinrent vers moi ; sa bouche dit : « La discipline n’est pas mauvaise… C’est un petit commencement… »

Je ne savais répondre. Il dit, de sa voix basse et vite : « Qu’ils jouissent et obéissent ! »

Il fixa longuement un jeune homme placé en face de nous, puis une dame, puis tout un groupe dans les galeries supérieures, — qui débordait du balcon par cinq ou six visages brûlants, — et puis tout le monde, tout le théâtre, plein comme les cieux, ardent, fasciné par la scène que nous ne voyions pas. La stupidité de tous les autres nous révélait qu’il se passait n’importe quoi de sublime. Nous regardions se mourir le jour que faisaient toutes les figures dans la salle. Et quand il fut très bas, quand la lumière ne rayonna plus, il ne resta que la vaste phosphorescence de ces mille figures. J’éprouvais que ce crépuscule faisait tous ces êtres passifs. Leur attention et l’obscurité croissantes formaient un équilibre continu. J’étais moi-même attentif forcément, — à toute cette attention.