Page:Variétés Tome II.djvu/148

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c’est une vraye pecore. Aux asnes tousjours l’avoine vient, mais elle manque aux chevaux qui sont capables de quelque chose de bon.

Un bon compagnon de serviteur qui estoit derrière, entendant tous ces discours, se lève et leur dict : Mais on se plaint bien icy de tous les bourgeois et messieurs de la ville qu’on perd à la vente du poisson ; mais personne ne parle de ce que vous avez perdu après messieurs de la religion. Le pauvre ignorant ne sçavoit pas, ou bien il le dissimuloit, que telles gens n’usent point de ceste viande. J’ai veu, dict-il, un certain qui venoit de Charenton, lequel se gabboit de vous autres, disant qu’il vous faudrait saller votre poisson pour l’année prochaine ; mais il esperoit, à l’entendre, que le pape avoit resolu de deffendre le caresme. Je ne sçay si c’est la verité. Les Celestins alors auroient beau manger poisson, vrayment nous les verrions encore une fois aussi gras qu’ils sont. Il feroit bon de prendre la robbe en ceste religion, afin de faire bonne chère, encore bien que leur trongne ordinaire demonstre assez evidemment qu’ils ne jeusnent nullement, ou, s’ils jeusnent, qu’ils font de bons repas. Je cognois un bon père là-dedans qui m’a confessé qu’il mange tous les jours de quarante sortes de mets pour un seul repas avec une quarte de bon vin à vingt-cinq ou trente escus le muys et demy-douzaine de bonnes miches. Ne voilà pas un bon traictement ?

— Certes, je ne sçay comment ils ne deviennent pas amoureux : car tant plus qu’un homme est bien traicté, d’autant plus sa concupiscence s’allume et