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les poètes maudits


Sur un pauvre coupable à l’échafaud conduit
Comme un doux « viens à moi » l’orbe s’épanche et luit.

Plus de feu nulle part ! Plus d’oiseaux dans l’espace !
Plus d’Ave Maria dans la brise qui passe !

Au bord des lacs taris plus un roseau mouvant !
Plus d’air pour soutenir un atome vivant !

Ces fruits que tout ingrat sent fondre sous sa lèvre
Ne feront plus couler leurs fraîcheurs dans ma fièvre ;

Et de mon cœur absent qui viendra m’oppresser
J’amasserai les pleurs sans pouvoir les verser.

Ciel ! où m’en irai-je

Sans pieds pour courir ?
Ciel ! où frapperai-je

Sans clé pour ouvrir ?

Plus de ces souvenirs qui m’emplissent de larmes,
Si vivants que toujours je vivrais de leurs charmes ;

Plus de famille, au soir, assise sur le seuil
Pour bénir son sommeil chantant devant l’aïeul ;

Plus de timbre adoré dont la grâce invincible
Eût forcé le néant à devenir sensible ;

Plus de livres divins comme effeuillés des cieux
Concerts que tous mes sens écoutaient par mes yeux

Ainsi n’oser mourir quand on n’ose plus vivre
Ni chercher dans la mort un ami qui délivre !