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AU LARGE.

comme un fait, transformait en veuve la jeune fille à peine femme.

Avant de mourir, Williams, cependant, avait pu mettre ordre à ses affaires. Il connaissait son frère, il l’avait jugé. Par sa volonté, sa fortune passa sur la tête de sa femme, qu’il chargea verbalement de servir une large pension au misérable Jack.

Pour celui-ci, ce fut le dernier coup. Il écuma. Il blasphéma contre son frère. D’irrité contre le sort, il devint furieux contre les êtres. De méchant, il se fit féroce.

La réflexion le calma. Au lieu de se briser stupidement contre l’obstacle, il résolut d’en entreprendre le siège avec méthode. Un moyen qu’il estima pratique s’offrait à lui de modifier la situation à son avantage : profiter de l’inexpérience de sa belle-sœur, l’épouser et reconquérir ainsi la fortune dont il se jugeait dépouillé.

Conformément à ce plan, il changea sur-le-champ son genre de vie, et il cessa d’être une cause perpétuelle de scandales.

Cependant, cinq ans s’étaient écoulés depuis ces événements sans que Jack eut osé avouer ses projets. La froideur d’Alice avait toujours été une barrière impossible à franchir. Il crut l’occasion favorable, quand, profitant de la liberté américaine, celle-ci résolut de faire avec sa sœur un voyage en Europe, sur lequel, sous l’influence d’une affiche lue par hasard et engendrant un caprice subit, devait ensuite se greffer l’excursion de l’Agence Thompson. Audacieusement, il se proposa pour compagnon de route. Alice n’accepta pas son offre sans répugnance. Toutefois, elle s’y contraignit. Jack depuis longtemps semblait amendé, son existence paraissait plus régulière. Le moment était peut-être venu de lui rendre une famille.

Elle eût refusé, si elle avait connu les projets de son beau-frère, si elle avait pu surtout lire en lui, et se convaincre ainsi que Jack était resté le même, devenu pire peut-être, qu’il était homme enfin à ne reculer devant rien au monde, lâchetés, vilenies, voire devant le crime, dans la conquête de la fortune.