Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/129

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— Oui ! continuai-je en le regardant fixement aussi. — Attendez donc ! Il y avait même, sur cette place, un objet des plus mélancoliques, au spectacle duquel je m’étais laissé entraîner par deux étudiants de mes amis — et que je me promis bien de ne jamais revoir.

— Vraiment ! dit M. Saturne. Et quel était cet objet, s’il n’y a pas indiscrétion ?

— Ma foi, quelque chose comme l’échafaud, une guillotine, monsieur ! si j’ai bonne mémoire. — Oui, c’était la guillotine. — Maintenant, j’en suis sûr !

Ces quelques paroles s’étaient échangées très bas, oh ! tout à fait bas, entre ce monsieur et moi. — C*** et les dames causaient, dans l’ombre, à quelques pas de nous, près du piano.

— C’est cela ! je me souviens, ajoutai-je en élevant la voix. Hein ? qu’en pensez-vous, monsieur ?… Voilà, voilà, je l’espère, de la mémoire ? — Quoique vous ayez passé très vite devant moi, votre voiture, un instant retardée par la mienne, m’a laissé vous entrevoir aux lueurs des torches. La circonstance incrusta votre visage dans mon esprit. Il avait, alors, justement l’expression que je remarque sur vos traits à présent.

— Ah ! ah ! — répondit M. Saturne, c’est vrai ! Ce doit être, ma foi, de la plus surprenante exactitude, je l’avoue !

Le rire strident de ce monsieur me donna l’idée d’une paire de ciseaux miraudant les cheveux.

— Un détail, entre autres, continuai-je, me frappa.