Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/173

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âges primitifs du Sentiment, depuis si longtemps perdus au fond de notre esprit ! L’atonie du son de la voix, l’anomalie du geste, la recherche de nos paroles, tout est en contradiction avec les sincérités ayant cours et avec les banalités de langage, proportionnées à la manière de ressentir de la majorité. Nous sonnons faux : on nous trouve de glace. Les femmes, en nous observant alors, n’en reviennent pas. Elles s’imaginaient volontiers que, nous aussi, nous allions nous démener au moins quelque peu, — partir, enfin, pour ces mêmes « nuages » où il est entendu que se réfugient les « poètes », d’après un dicton répandu, à dessein, par la Bourgeoisie. Quel étonnement en voyant arriver précisément le contraire ! La méprisante horreur qu’elles éprouvent, à cette découverte, pour ceux qui les avaient dupées sur notre compte, passe toutes bornes, — et, si nous tenions à la vengeance, celle-là nous serait amusante.

» Non, Lucienne, il ne nous agrée pas de nous mal traduire en ces manifestations mensongères où les gens se produisent. Nous nous efforcerions en vain de rendosser toute cette défroque humaine, oubliée dans notre antichambre depuis un temps immémorial ! — Nous nous sommes identifiés avec l’essence même de la Joie ! avec l’idée vive de la Douleur ! Que voulez-vous ! C’est ainsi. — Seuls, entre les hommes, nous sommes parvenus à la possession d’une aptitude presque divine : celle de transfigurer, à notre simple contact, les félicités de l’Amour, par exemple, ou ses tortures, sous un caractère immédiat d’éter-