Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/174

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nité. C’est là notre indicible secret ! Instinctivement, nous nous refusons à le laisser transparaître, — pour épargner, autant que possible, à notre prochain, la honte de nous trouver incompréhensibles. — Hélas ! nous sommes pareils à ces cristaux puissants où dort, en Orient, le pur esprit des roses mortes et qui sont hermétiquement voilés d’une triple enveloppe de cire, d’or et de parchemin.

» Une seule larme de leur essence, — de cette essence conservée ainsi dans la grande amphore précieuse (fortune de toute une race et que l’on se transmet, par héritage, comme un trésor sacré tout béni par les aïeux), — suffit à pénétrer bien des mesures d’eau claire, je vous assure, Lucienne ! Et celles-ci, à leur tour, suffisent à embaumer bien des demeures, bien des tombeaux, durant de longues années !… Mais nous ne sommes point pareils (et c’est là notre crime) à ces flacons remplis de banals parfums, tristes et stériles fioles qu’on dédaigne le plus souvent de refermer et dont la vertu s’aigrit ou s’évente à tous les souffles qui passent. — Ayant conquis une pureté de sensations inaccessible aux profanes, nous deviendrions menteurs, à nos propres yeux, si nous empruntions les pantomimes reçues et les expressions « consacrées » dont le vulgaire se contente. Nous nous hâterions, en conscience, de le dissuader, s’il ajoutait foi, ne fût-ce qu’un instant, au premier cri que, parfois, nous arrache une incidence heureuse ou fatale. — C’est à la juste notion de la Sincérité que nous devons d’être sobres dans les gestes, scrupuleux dans