Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/184

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


table : l’on était dix-sept. — Ces préliminaires terminés, le repas commença, d’abord silencieux ; on sentait que les convives se recueillaient et prenaient, comme on dit, leur élan.

La salle était haute, agréable, bien éclairée ; tout était bien servi. Le dîner était simple : deux potages, trois entrées, trois rôtis, trois entremets, des vins irréprochables, une demi-douzaine de plats divers, puis le dessert.

Mais tout était exquis !

De sorte que, en y réfléchissant, le dîner, eu égard aux convives et à leur nature, était, précisément, pour eux « le plus beau dîner du monde ! » Autre chose eût été de la fantaisie, de l’ostentation, — eût choqué. Un dîner différent eût, peut-être, été qualifié d’atellane, eût éveillé des idées d’inconvenance, d’orgie…, et madame Lecastelier se fût levée. Le plus beau dîner du monde n’est-il pas celui qui est à la pleine satisfaction du goût de ses convives ?

Percenoix triomphait. Chacun le félicitait avec chaleur.

Soudain, après avoir pris le café, Me Lecastelier, que tout le monde regardait et plaignait sincèrement, se leva, froid, austère, et, avec lenteur, prononça ces paroles — au milieu d’un silence de mort :

— J’en donnerai un plus beau l’année prochaine.

Puis, saluant, il sortit avec sa femme.

Me Percenoix s’était levé. Il calma, par son air digne, l’inexprimable agitation des convives et le brouhaha qui s’était produit après le départ des Lecastelier.