Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/244

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— Mon ami, riposta D*** avec une ironie amère, tu es un malin, toi ! tu fais l’esprit fort ! tu vois toujours les choses à travers une lorgnette de théâtre.

Mais, si tu avais été là, tu aurais, comme moi, visé à la simplicité. Il ne s’agissait pas ici d’offrir, pour armes, le couteau à papier de l’Affaire Clémenceau. Il faut comprendre que tout n’est pas comédie dans la vie ! Moi, voyez-vous, je m’emballe facilement pour les choses vraies, les choses naturelles !… et qui arrivent ! Tout n’est pas mort en moi, que diable !… Et je vous assure que ce « ne fut pas drôle du tout » quand, une demi-heure après, nous prîmes le train d’Erquelines, avec nos armes dans une valise. Le cœur me battait ! parole d’honneur ! plus qu’il ne m’a jamais battu à une première.

Ici D*** s’interrompit, but, d’un trait, un grand verre d’eau : il était blême.

— Continue ! dirent les convives.

— Je vous passe le voyage, la frontière, la douane, l’hôtel et la nuit, murmura D*** d’une voix rauque.

Jamais je ne m’étais senti pour M. de Saint-Sever une amitié plus véritable. Je ne dormis pas une seconde, malgré la fatigue nerveuse que j’éprouvais. Enfin, le petit jour parut. Il était quatre heures et demie. Il faisait beau temps. Le moment était venu. Je me levai, je me jetai de l’eau froide sur la tête. Ma toilette ne fut pas longue.

J’entrai dans la chambre de Raoul. Il avait passé la nuit à écrire. Nous avons tous mûri de ces scènes-là. Je n’avais qu’à me rappeler pour être naturel. Il dor-