Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/246

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— Ce fut moi qui comptai les pas, et je dus tenir mon âme (comme disent les Arabes) pour ne pas laisser voir mes a parte. Le mieux était d’être classique.

Tout mon jeu était contenu. Je ne chancelai pas. Enfin la distance fut marquée. Je revins vers Raoul. Je l’embrassai et lui serrai la main. J’avais les larmes aux yeux, non pas les larmes de rigueur, mais de vraies.

— Voyons, voyons, mon bon D***, me dit-il, du calme. Qu’est-ce que c’est donc ?

À ces paroles, je le regardai.

M. de Saint-Sever était, tout bonnement, magnifique. On eût dit qu’il était en scène ! Je l’admirais. J’avais cru jusqu’alors qu’on ne trouvait de ces sang-froids-là que sur les planches.

Les deux adversaires vinrent se placer en face l’un de l’autre, le pied sur la marque. Il y eut là une espèce de passade. Mon cœur faisait le trémolo ! Prosper remit à Raoul le pistolet tout armé, praticable ; puis, détournant la tête avec une transe affreuse, je retournai au premier plan, du côté du fossé.

Et les oiseaux chantaient ! je voyais des fleurs au pied des arbres ! de vrais arbres ! Jamais Cambon n’a signé une plus belle matinée ! Quelle terrible antithèse !

— Une !… deux !… trois !… cria Prosper, à intervalles égaux, en frappant dans ses mains.

J’avais la tête tellement troublée que je crus entendre les trois coups du régisseur. Une double détonation éclata en même temps. — Ah ! mon Dieu, mon Dieu !