Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/76

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dire ! Une plume autorisée, celle-là ! — Grand homme : il a gagné son pesant d’or[1] !

— Et rompu aux ficelles du Théâtre ! etc… — »

« Bien.

« Si vous prononcez, ensuite, le nom de l’un de ses confrères, de… Milton, par exemple, il y a lieu d’espérer que : 1°, sur les deux cents personnes, cent quatre-vingt-dix-huit n’auront, certes, jamais parcouru ni même feuilleté cet écrivain, et 2°, que le Grand-Architecte de l’Univers peut, seul, savoir de quelle façon les deux autres s’imagineront l’avoir lu, puisque, selon nous, il n’y a pas, sur le globe terraqué, plus d’un cent d’individus par siècle (et encore !) capables de lire quoi que ce soit, voire des étiquettes de pots à moutarde.

« Cependant, au nom de Milton, il s’éveillera, dans l’entendement des auditeurs, à la minute même, l’inévitable arrière-pensée d’une œuvre beaucoup moins intéressante, au point de vue positif, que celle de Scribe. — Mais cette réserve obscure sera néanmoins telle, que, tout en accordant plus d’estime pratique à Scribe, l’idée de tout parallèle entre Milton et ce dernier semblera (d’instinct et malgré tout) comme l’idée d’un parallèle entre un sceptre et une paire de pantoufles, quelque pauvre qu’ait été Milton, quel-

  1. Scribe pesait environ 127 livres, si nous devons en croire un vieil habitué de la foire de Neuilly, solennité pendant laquelle le poète daigna se peser aux Champs-Élysées et sans mirliton. Son œuvre étrange ayant rapporté environ seize millions, l’on voit qu’il y a une plus-value énorme, surtout en défalquant le poids des vêtements et de la canne.