Page:Villiers de L'Isle-Adam - L’Ève future, 1909.djvu/22

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― Et penser qu’après six mille et quelques années d’une lacune aussi préjudiciable que celle de mon Phonographe, reprit-il, quantité de lazzis, émanés de l’indifférence humaine, ont salué l’apparition de mon premier essai !… « Jouet d’enfant ! » grommelait la foule. Certes, je sais que, prise à l’improviste, quelques jeux de mots lui sont d’un soulagement indispensable et lui donnent le temps de se remettre… Cependant, à sa place, en fait de jeux de mots, je me fusse, du moins, efforcé d’en parfaire quelques-uns d’un aloi supérieur à celui des grossiers calembours qu’elle n’a pas rougi de risquer à mon sujet.

Ainsi, j’eusse blâmé, par exemple, le Phonographe, de son impuissance à reproduire, en tant que bruits, le bruit… de la Chute de l’Empire romain… les bruits qui courent… les silences éloquents… et, en fait de voix, de ce qu’il ne peut clicher ni la voix de la conscience ?… ni la voix ― du sang ?… ni tous ces mots merveilleux qu’on prête aux grands hommes… ni le Chant du Cygne… ni les sous-entendus… ni la Voie lactée ? non ! Ah ! je vais trop loin. ― Seulement pour satisfaire mes semblables, je sens bien qu’il faut que j’invente un instrument qui répète avant même qu’on ait parlé, ― ou qui, si l’expérimentateur lui souffle : « Bonjour, monsieur ! » réponde : « Merci, comment vous portez-vous ? » Ou qui, s’il arrive qu’un oisif éternue dans l’auditoire, lui crie : « À vos souhaits ! » ou : « Dieu vous bénisse ! » etc.

Ils sont étonnants, les hommes.

J’accorde que la voix de mes premiers phono-