Page:Villiers de L'Isle-Adam - L’Ève future, 1909.djvu/35

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Les chairs étaient d’un ton demeuré si vivant, le derme si pur et si satiné que l’aspect en était aussi cruel que fantastique.

Quel mal inconnu pouvait avoir nécessité cette amputation désespérée ? ― alors, surtout, que la plus saine vitalité semblait courir encore en ce doux et gracieux spécimen d’un corps juvénile ?

Une pensée glaçante se fût éveillée à cette vue dans l’esprit d’un étranger.

En effet, le grand cottage de Menlo Park, que ses attenances font ressembler à un château perdu sous les arbres, est un domaine isolé. Edison est, au su de l’univers, un expérimentateur intrépide et qui n’est tendre que pour des amis bien éprouvés. Ses découvertes d’ingénieur et d’électricien, ses inventions de tout genre, dont on ne connaît que les moins étranges, donnent en général des impressions d’un positivisme énigmatique. Il a composé des anesthésiques d’une puissance telle, au dire de ses flatteurs, que « si l’un des réprouvés avait l’heur d’en absorber quelques gouttes, il deviendrait sur-le-champ parfaitement insensible aux questions les plus raffinées de la Géhenne. » Lorsqu’il s’agit d’une tentative nouvelle, devant quoi reculerait un physicien ? l’existence d’autrui ? la sienne ?

― Ah ! quel savant, digne de ce titre, pourrait, ne fût-ce qu’une seconde, songer, sans remords et même sans déshonneur, à des préoccupations de cet ordre lorsqu’il s’agit d’une découverte ? Edison, à coup sûr moins que tout autre, Dieu merci !

La presse européenne a spécifié de quelle nature sont quelquefois ses expériences. Il ne se soucie que du but grandiose ; les détails ne méritent à