Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/101

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la fille d’un despote de Servie, et par le mariage de Mahomet II avec la fille d’un prince de Turcomanie.

Il est difficile de concilier la cage de fer et l’affront brutal fait à la femme de Bajazet avec la générosité que les Turcs attribuent à Tamerlan. Ils rapportent que le vainqueur, étant entré dans Burse ou Pruse, capitale des États turcs asiatiques, écrivit à Soliman, fils de Bajazet, une lettre qui eût fait honneur à Alexandre. « Je veux oublier, dit Tamerlan dans cette lettre, que j’ai été l’ennemi de Bajazet. Je servirai de père à ses enfants, pourvu qu’ils attendent les effets de ma clémence. Mes conquêtes me suffisent, et de nouvelles faveurs de l’inconstante fortune ne me tentent point. »

Supposé qu’une telle lettre ait été écrite, elle pouvait n’être qu’un artifice. Les Turcs disent encore que Tamerlan, n’étant pas écouté de Soliman, déclara sultan dans Burse ce même Musa, fils de Bajazet, et qu’il lui dit : « Reçois l’héritage de ton père ; une âme royale sait conquérir des royaumes, et les rendre. »

Les historiens orientaux, ainsi que les nôtres, mettent souvent dans la bouche des hommes célèbres des paroles qu’ils n’ont jamais prononcées. Tant de magnanimité avec le fils s’accorde mal avec la barbarie dont on dit qu’il usa avec le père. Mais ce qu’on peut recueillir de certain, et ce qui mérite notre attention, c’est que la grande victoire de Tamerlan n’ôta pas enfin une ville à l’empire des Turcs. Ce Musa, qu’il fit sultan, et qu’il protégea pour l’opposer et à Soliman et à Mahomet Ier, ses frères, ne put leur résister, malgré la protection du vainqueur. Il y eut une guerre civile de treize années entre les enfants de Bajazet, et on ne voit point que Tamerlan en ait profité. Il est prouvé, par le malheur même de ce sultan, que les Turcs étaient un peuple belliqueux qui avait pu être vaincu, sans pouvoir être asservi ; et que le Tartare, ne trouvant pas de facilité à s’étendre et à s’établir vers l’Asie Mineure, porta ses armes en d’autres pays.

Sa prétendue magnanimité envers les fils de Bajazet n’était pas sans doute de la modération. On le voit bientôt après ravager encore la Syrie, qui appartenait aux mameluks de l’Égypte. De là il repassa l’Euphrate, et retourna dans Samarcande, qu’il regardait comme la capitale de ses vastes États. Il avait conquis presque autant de terrain que Gengis : car si Gengis eut une partie de la Chine et de la Corée, Tamerlan eut quelque temps la Syrie et une partie de l’Asie Mineure, où Gengis n’avait pu pénétrer ; il possédait encore presque tout l’Indoustan, dont Gengis n’eut que les provinces septentrionales. Possesseur mal affermi de cet empire