Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/102

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immense, il méditait dans Samarcande la conquête de la Chine, dans un âge où sa mort était prochaine.

Ce fut à Samarcande qu’il reçut, à l’exemple de Gengis, l’hommage de plusieurs princes de l’Asie, et l’ambassade de plusieurs souverains. Non-seulement l’empereur grec Manuel y envoya ses ambassadeurs, mais il en vint de la part de Henri III, roi de Castille. Il y donna une de ces fêtes qui ressemblent à celles des premiers rois de Perse. Tous les ordres de l’État, tous les artisans, passèrent en revue, chacun avec les marques de sa profession. Il maria tous ses petits-fils et toutes ses petites-filles le même jour. (1406) Enfin il mourut dans une extrême vieillesse, après avoir régné trente-six ans, plus heureux, par sa longue vie et par le bonheur de ses petits-fils, qu’Alexandre auquel les Orientaux le comparent ; mais fort inférieur au Macédonien, en ce qu’il naquit chez une nation barbare, et qu’il détruisit beaucoup de villes comme Gengis, sans en bâtir une seule : au lieu qu’Alexandre, dans une vie très-courte, et au milieu de ses conquêtes rapides, construisit Alexandrie et Scanderon, rétablit cette même Samarcande, qui fut depuis le siége de l’empire de Tamerlan, et bâtit des villes jusque dans les Indes, établit des colonies grecques au delà de l’Oxus, envoya en Grèce les observations de Babylone, et changea le commerce de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique, dont Alexandrie devint le magasin universel. Voilà, ce me semble, en quoi Alexandre l’emporte sur Tamerlan, sur Gengis, et sur tous les conquérants qu’on lui veut égaler.

Je ne crois point d’ailleurs que Tamerlan fût d’un naturel plus violent qu’Alexandre. S’il est permis d’égayer un peu ces événements terribles, et de mêler le petit au grand, je répéterai ce que raconte un Persan contemporain de ce prince. Il dit qu’un fameux poète persan, nommé Hamédi-Kermani, étant dans le même bain que lui avec plusieurs courtisans, et jouant à un jeu d’esprit qui consistait à estimer en argent ce que valait chacun d’eux : « Je vous estime trente aspres, dit-il au grand kan. — La serviette dont je m’essuie les vaut, répondit le monarque. — Mais c’est aussi en comptant la serviette », répondit Hamédi. Peut-être qu’un prince qui laissait prendre ces innocentes libertés n’avait pas un fonds de naturel entièrement féroce ; mais on se familiarise avec les petits, et on égorge les autres.

Il n’était ni musulman ni de la secte du grand lama ; mais il reconnaissait un seul Dieu, comme les lettrés chinois, et en cela marquait un grand sens dont des peuples plus polis ont manqué. On ne voit point de superstition ni chez lui ni dans ses armées :