Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/108

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Enfin l’amitié prévalut sur la politique. Amurat lui confia le commandement d’une petite armée contre le despote de Servie, qui s’était rangé du parti des chrétiens, et faisait la guerre au sultan son gendre : c’était avant son abdication. Scanderbeg, qui n’avait pas alors vingt ans, conçut le dessein de n’avoir plus de maître et de régner.

Il sut qu’un secrétaire qui portait les sceaux du sultan passait près de son camp. Il l’arrête, le met aux fers, le force à écrire et à sceller un ordre au gouverneur de Croye, capitale de l’Épire, de remettre la ville et la citadelle à Scanderbeg. Après avoir fait expédier cet ordre, il assassine le secrétaire et sa suite. (1443) Il marche à Croye ; le gouverneur lui remet la place sans difficulté. La nuit même il fait avancer les Albanais avec lesquels il était d’intelligence. Il égorge le gouverneur et la garnison. Son parti lui gagne toute l’Albanie. Les Albanais passent pour les meilleurs soldats de ces pays. Scanderbeg les conduisit si bien, sut tirer tant d’avantages de l’assiette du terrain âpre et montagneux, qu’avec peu de troupes il arrêta toujours de nombreuses armées turques. Les musulmans le regardaient comme un perfide ; les chrétiens l’admiraient comme un héros qui, en trompant ses ennemis et ses maîtres, avait repris la couronne de son père, et la méritait par son courage.

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CHAPITRE XCI.


De la prise de Constantinople par les Turcs.


Si les empereurs grecs avaient été des Scanderbegs, l’empire d’Orient se serait conservé ; mais ce même esprit de cruauté, de faiblesse, de division, de superstition, qui l’avait ébranlé si longtemps, hâta le moment de sa chute.

On comptait trois empires d’Orient, et il n’y en avait réellement pas un. La ville de Constantinople entre les mains des Grecs faisait le premier ; Andrinople, refuge des Lascaris, pris par Amurat Ier, en 1362, et toujours demeuré aux sultans, était regardé comme le second empire ; et une province barbare de l’ancienne Colchide, nommée Trébisonde, où les Comnènes s’étaient retirés, était réputée le troisième.