Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/118

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Cette petite île manquée ne rendait pas Mahomet Bouyouk moins terrible au reste de l’Occident. Il avait depuis longtemps conquis l’Épire après la mort de Scanderbeg. Les Vénitiens avaient eu le courage de défier ses armes. C’était le temps de la puissance vénitienne ; elle était très-étendue en terre ferme, et ses flottes bravaient celles de Mahomet : elles s’emparèrent même d’Athènes ; mais enfin cette république, n’étant point secourue, fut obligée de céder, de rendre Athènes, et d’acheter, par un tribut annuel, la liberté de commercer sur la mer Noire, songeant toujours à réparer ses pertes par son commerce, qui avait fait les fondements de sa grandeur. Nous verrons que bientôt après le pape Jules II et presque tous les princes chrétiens firent plus de mal à cette république qu’elle n’en avait essuyé des Ottomans.

Cependant Mahomet II allait porter ses armes victorieuses contre les sultans mameluks d’Égypte, tandis que ses lieutenants étaient dans le royaume de Naples ; ensuite il se flattait de venir prendre Rome comme Constantinople ; et en entendant parler de la cérémonie dans laquelle le doge de Venise épouse la mer Adriatique, il disait « qu’il l’enverrait bientôt au fond de cette mer consommer son mariage ». Une colique arrêta les progrès et les desseins de ce conquérant. (1481) Il mourut à Nicomédie, à l’âge de cinquante-trois ans, lorsqu’il se préparait à faire encore le siége de Rhodes, et à conduire en Italie une armée formidable.

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CHAPITRE XCIII.

État de la Grèce sous le joug des Turcs : leur gouvernement,
leurs mœurs
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Si l’Italie respira par la mort de Mahomet II, les Ottomans n’ont pas moins conservé en Europe un pays plus beau et plus grand que l’Italie entière. La patrie des Miltiade, des Léonidas, des Alexandre, des Sophocle et des Platon, devint bientôt barbare. La langue grecque dès lors se corrompit. Il ne resta presque plus de trace des arts : car quoiqu’il y ait dans Constantinople une académie grecque, ce n’est pas assurément celle d’Athènes ; et les beaux-arts n’ont pas été rétablis par les trois mille moines que