Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/119

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les sultans laissent toujours subsister au mont Athos. Autrefois cette même Constantinople fut sous la protection d’Athènes. Chalcédoine fut sa tributaire ; le roi de Thrace briguait l’honneur d’être admis au rang de ses bourgeois. Aujourd’hui les descendants des Tartares dominent dans ces belles régions, et à peine le nom de la Grèce subsiste. Cependant la seule petite ville d’Athènes aura toujours plus de réputation parmi nous que les Turcs ses oppresseurs, eussent-ils l’empire de la terre.

La plupart des grands monuments d’Athènes, que les Romains imitèrent et ne purent surpasser, ou sont en ruine, ou ont disparu : une petite mosquée est bâtie sur le tombeau de Thémistocle, ainsi qu’une chapelle de récollets est élevée à Rome sur les débris du Capitole ; l’ancien temple de Minerve est aussi changé en mosquée ; le port de Pirée n’est plus. Un lion antique de marbre subsiste encore auprès, et donne son nom au port du Lion presque comblé. Le lieu où était l’académie est couvert de quelques huttes de jardiniers. Les beaux restes du Stadion inspirent de la vénération et des regrets ; et le temple de Cérès, qui n’a rien souffert des injures du temps, fait entrevoir ce que fut autrefois Athènes. Cette ville, qui vainquit Xerxès, contient seize à dix-sept mille habitants, tremblants devant douze cents janissaires qui n’ont qu’un bâton blanc à la main. Les Spartiates, ces anciens rivaux et ces vainqueurs d’Athènes, sont confondus avec elle dans le même assujettissement. Ils ont combattu plus longtemps pour leur liberté, et semblent garder encore quelques restes de ces mœurs dures et altières que leur inspira Lycurgue.

Les Grecs restèrent dans l’oppression, mais non pas dans l’esclavage. On leur laissa leur religion et leurs lois ; et les Turcs se conduisirent comme s’étaient conduits les Arabes en Espagne. Les familles grecques subsistent dans leur patrie, avilies, méprisées, mais tranquilles : elles ne payent qu’un léger tribut ; elles font le commerce et cultivent la terre ; leurs villes et leurs bourgades ont encore leur protogéros qui juge leurs différends ; leur patriarche est entretenu par elles honorablement. Il faut bien qu’il en tire des sommes assez considérables, puisqu’il paye à son installation quatre mille ducats au trésor impérial, et autant aux officiers de la Porte.

Le plus grand assujettissement des Grecs a été longtemps d’être obligés de livrer au sultan des enfants de tribut, pour servir dans le sérail ou parmi les janissaires. Il fallait qu’un père de famille donnât un de ses fils, ou qu’il le rachetât. Il y a en Europe des provinces chrétiennes où la coutume de donner ses enfants, des-